En 2016, l’association britannique The Eve Appeal a interrogé 1 000 femmes sur leur propre anatomie. Six sur dix n’ont pas su situer la vulve sur un schéma, et moins d’une sur trois a placé correctement six étiquettes, contre environ sept sur dix quand le schéma était masculin. Le tabou de la sexualité féminine ne commence pas au lit. Il commence au vocabulaire.
Déconstruire les tabous de la sexualité féminine tient à trois gestes très concrets : nommer correctement l’anatomie, arrêter de traiter l’orgasme par pénétration comme la mesure de référence, et parler du plaisir en solo comme d’une pratique ordinaire. Aucun des trois ne relève de l’opinion : les données existent, elles sont publiques, et elles disent presque toutes l’inverse de ce qui circule.
Les trois tabous qu’on démonte ici
- Le vocabulaire : vulve, vagin et clitoris ne désignent pas la même chose, et le clitoris mesure 9 à 11 cm
- La norme : environ un tiers des femmes ont besoin d’une stimulation clitoridienne pour atteindre l’orgasme
- Le plaisir solitaire : 72,9 % des femmes déclarent l’avoir pratiqué en 2023, contre 42,4 % en 1992
- L’école s’en occupe depuis la rentrée 2025, avec un programme fixé par arrêté et validé par le Conseil d’État
Premier tabou : on ne sait pas nommer ce dont on parle
Le mot manquant le plus souvent, c’est vulve. Il désigne tout ce qui est visible de l’extérieur : les lèvres, le gland du clitoris, l’entrée du vagin. Le vagin, lui, est le conduit interne. Confondre les deux n’a rien d’anodin, parce qu’on finit par décrire un rapport en ne parlant que de la partie qui, statistiquement, déclenche le moins d’orgasmes.
Deuxième mot maltraité : clitoris. Les travaux d’Helen O’Connell et de son équipe, publiés dans le Journal of Urology en 2005, décrivent un organe de 9 à 11 cm, dont l’essentiel est interne, avec un corps, des piliers et des bulbes qui entourent le vagin et l’urètre. Le « petit bouton » du schéma scolaire est la partie émergée, et pendant longtemps c’était la seule dessinée. C’est précisément ce qu’a attaqué le Gang du Clito, le collectif lancé par Julia Pietri, avec une pétition demandant que les manuels de sciences représentent l’organe entier, et avec son guide Au bout des doigts.
Deuxième tabou : l’orgasme « vaginal » pris comme étalon
L’idée qu’il existerait un bon orgasme et un orgasme de secours ne résiste pas aux données. Debby Herbenick et ses collègues ont publié en 2018, dans le Journal of Sex & Marital Therapy, les résultats d’un échantillon probabiliste de 1 055 Américaines de 18 à 94 ans : environ 37 % ont besoin d’une stimulation clitoridienne pour atteindre l’orgasme, 36 % estiment qu’elle améliore les choses sans être indispensable, et 18 % que la pénétration seule suffit. Autrement dit, la configuration présentée comme la norme est minoritaire.
Le point G, souvent invoqué pour sauver la théorie, tient encore moins. Une étude de dissection publiée dans The Journal of Sexual Medicine en décembre 2017 par Hoag, Keast et O’Connell, portant sur 13 corps, n’a identifié aucune structure anatomique distincte dans la paroi vaginale antérieure. Les chercheurs parlent aujourd’hui plutôt d’un complexe clitoro-urétro-vaginal, notion proposée par Jannini, Buisson et Rubio-Casillas dans Nature Reviews Urology en 2014.
| Ce qu’on entend encore | Ce que dit la source |
|---|---|
| « Le clitoris, c’est un petit bouton » | 9 à 11 cm, majoritairement interne (O’Connell, Journal of Urology, 2005) |
| « Le vrai orgasme, c’est le vaginal » | 18 % des femmes seulement disent que la pénétration seule suffit (Herbenick, 2018) |
| « Le point G est une zone identifiée » | Aucune entité anatomique distincte retrouvée sur 13 dissections (Hoag, 2017) |
| « La masturbation féminine reste rare » | 72,9 % des femmes de 18 à 69 ans déclarent la pratiquer (enquête CSF 2023) |
Troisième tabou : le plaisir qu’on se donne toute seule
C’est celui qui bouge le plus vite, et personne n’en parle. L’enquête Contexte des sexualités en France, menée en 2023 par l’Inserm avec l’ANRS-Maladies infectieuses émergentes, mesure la part des femmes de 18 à 69 ans déclarant s’être déjà masturbées : 42,4 % en 1992, 56,5 % en 2006, 72,9 % en 2023. Chez les hommes, la courbe part de bien plus haut et bouge peu, de 82,8 % à 92,6 %.
Ce que ces trente points d’écart racontent, ce n’est pas une transformation des corps. C’est la levée progressive d’un interdit de parole. Et l’intérêt pratique est direct : connaître ce qui fonctionne pour soi rend beaucoup plus simple de le dire à quelqu’un d’autre.
Ce que l’école prend en charge, et ce qu’elle ne fera pas à votre place
Depuis la rentrée 2025, l’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité, fait l’objet d’un programme scolaire officiel, fixé par l’arrêté du 3 février 2025 publié au Bulletin officiel du 6 février, de la maternelle à la terminale. Sept associations et environ 300 parents ont attaqué ce texte ; le Conseil d’État a rejeté leurs recours le 26 juin 2025 en jugeant le programme conforme à l’intention du législateur.
Cela ne remplace ni les ressources associatives ni les relais grand public. Le Planning familial reste l’interlocuteur de référence pour une question précise, avec des permanences dans toute la France. Côté vulgarisation, deux références citées partout méritent d’être attribuées correctement : Jouissance Club, la cartographie du plaisir publiée chez Marabout, est l’œuvre de Jüne Plã et pas d’Ovidie, à qui on l’attribue souvent par erreur, Ovidie étant de son côté autrice et documentariste sur ces sujets. Et Maïa Mazaurette, chroniqueuse sexualité au Monde et à la télévision, a passé dix ans à faire exactement ce travail de déminage du vocabulaire.
Ce que ça a changé chez nous
Nous nous sommes rencontrés sur internet, et nous avons commencé comme beaucoup : par des mois de conversations où le mot « plaisir » n’apparaissait jamais autrement que sous forme de sous-entendu. Le déclic n’a pas été un livre, c’est une remarque idiote d’Élodie un dimanche, du genre « en fait, je ne t’ai jamais dit ce qui marche ». Il a fallu trois minutes pour dire la chose, et trois ans pour oser.
Notre seul conseil vraiment utile tient là-dedans : ne cherchez pas la conversation solennelle. Elle n’arrive jamais. Ce qui marche, c’est une phrase courte, au mauvais moment, dans la cuisine. Et pour beaucoup de femmes, le vrai préalable n’est pas la conversation mais le regard qu’on porte sur soi, sujet que nous avons traité à part dans notre article sur l’image du corps et la sexualité.
Reste une question que personne ne pose : à qui profite le tabou ? À personne. Un homme qui croit que la pénétration suffit se prépare surtout des années de malentendus silencieux. C’est bien pour ça que ce sujet n’est pas une affaire de femmes.
Cet article propose une information générale et ne remplace pas un avis médical. Pour une douleur, une difficulté persistante ou une question de contraception, adressez-vous à votre médecin, à une sage-femme ou à un centre du Planning familial.
Tout commence souvent très tôt
Les tabous se posent dès les premières expériences, et se défont là aussi.
Publié le 6 février 2024, mis à jour le 13 août 2026. Sources consultées le 13 août 2026 : The Eve Appeal, enquête 2016 auprès de 1 000 femmes britanniques. O’Connell H. E., Sanjeevan K. V., Hutson J. M., « Anatomy of the Clitoris », Journal of Urology, 2005. Herbenick D. et coll., Journal of Sex & Marital Therapy, 2018, échantillon probabiliste de 1 055 femmes de 18 à 94 ans. Hoag N., Keast J. R., O’Connell H. E., The Journal of Sexual Medicine, vol. 14 n° 12, décembre 2017. Jannini E., Buisson O., Rubio-Casillas A., Nature Reviews Urology, 2014. Enquête Contexte des sexualités en France 2023 (Inserm, ANRS-Maladies infectieuses émergentes), page « activités sexuelles ». Arrêté du 3 février 2025 fixant le programme d’éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité, Bulletin officiel de l’Éducation nationale du 6 février 2025 ; communiqué du Conseil d’État du 26 juin 2025.
