Pendant une bonne année, on a cru qu’il nous manquait quelque chose. On attendait tous les deux le même signal : cette envie qui monte toute seule, sans rien avoir fait pour, comme au début. Elle ne venait plus. Ce n’est pas la libido qui avait disparu, c’est l’idée qu’on s’en faisait qui était fausse.
Le désir n’arrive pas forcément avant le rapport : chez beaucoup de couples installés, il arrive pendant. Libérer sa libido quand on vit sous tension consiste donc moins à faire remonter une envie à la commande qu’à recréer les conditions dans lesquelles elle peut apparaître : du temps sans écran, un corps disponible, et l’arrêt de la vérification permanente (« est-ce que j’ai envie ? »).
Ce qu’on retient
- Le modèle du désir spontané n’est pas la norme universelle : la psychiatre Rosemary Basson a décrit dès 2000 un désir dit réactif, qui apparaît après le début des caresses.
- Les troubles sexuels persistants concernent 36,4 % des femmes et 18,9 % des hommes en France, selon l’enquête CSF-2023.
- Aucun complément alimentaire ne peut légalement revendiquer un effet sur la libido, et l’Anses a documenté des produits « naturels » contenant des médicaments non déclarés.
Le désir spontané n’est pas la norme, c’est un modèle parmi deux
Il existe deux façons de décrire la manière dont l’envie arrive, et on n’entend jamais parler que de la première. Le modèle linéaire, hérité des travaux de Masters et Johnson, place le désir tout au début : envie, excitation, plaisir. C’est celui des films et, accessoirement, celui des débuts de relation.
En 2000, la psychiatre canadienne Rosemary Basson a publié dans le Journal of Sex & Marital Therapy un autre modèle, dit circulaire. Son observation clinique : beaucoup de personnes, en particulier les femmes en relation longue, entrent dans un moment intime depuis une position de neutralité, motivées par la recherche de proximité ou de tendresse plutôt que par une envie préalable. Le désir apparaît ensuite, une fois l’excitation enclenchée. C’est ce qu’on appelle le désir réactif.
| Modèle linéaire | Modèle circulaire (Basson) | |
|---|---|---|
| Point de départ | Une envie qui précède tout | Une disponibilité, une envie d’être proche |
| Rôle du désir | Condition d’entrée | Peut apparaître à n’importe quelle étape |
| Ce qui déclenche | Une pulsion interne | Un stimulus, un contexte, une intimité émotionnelle |
| Conséquence pratique | Pas d’envie, pas de rapport | On peut commencer sans envie et la voir venir |
La différence n’est pas théorique. Si vous attendez le premier modèle alors que vous fonctionnez sur le second, vous concluez logiquement que votre libido est en panne. Elle ne l’est pas : elle attend juste autre chose qu’un signal de départ.
Ce que le stress fait vraiment au désir
Il agit surtout par la disponibilité mentale, pas par une hormone qu’on pourrait recharger. Une journée saturée laisse un cerveau qui continue de trier des tâches à 22 h 30 ; or le désir réactif a besoin d’attention pour s’installer, et l’attention est exactement ce que le stress confisque.
Côté chiffres, la référence française vient de l’enquête CSF-2023 (Inserm et ANRS), dont le volet troubles sexuels a été publié par Santé publique France dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire n° 12-13 du 26 mai 2026, sous la signature de Delphine Rahib et Caroline Moreau. Sur 9 118 personnes de 18 à 89 ans sexuellement actives dans l’année : 36,4 % des femmes et 18,9 % des hommes déclarent au moins un trouble sexuel persistant, et respectivement 21,2 % et 10,9 % un trouble qui leur cause une détresse. Chez les moins de 30 ans, ce sont d’abord l’insuffisance de désir et la difficulté à atteindre l’orgasme.
Une précision honnête : cette enquête ne mesure pas le stress lui-même. Elle établit que ces difficultés augmentent avec l’âge, avec un état de santé dégradé et, chez les femmes, avec les violences sexuelles subies au cours de la vie. Le stress du quotidien reste une explication plausible et très fréquemment rapportée en consultation, pas un facteur chiffré par cette étude.
Ce qu’on a arrêté de faire, chez nous
La première chose, c’est le sondage interne. On avait pris l’habitude de se demander mentalement, vers 22 h, si l’envie était là. La réponse était non neuf fois sur dix, et cette réponse suffisait à clore le sujet. Depuis qu’on a lu Basson, on a inversé : on commence par un vrai moment à deux, sans objectif, et on voit. Parfois il ne se passe rien de plus, et ce n’est pas grave.
La deuxième, c’est le fameux planning. On a essayé de bloquer un créneau le samedi soir ; au bout d’un mois, ça ressemblait à une réunion. Ce qui a marché, en revanche, c’est de protéger une plage sans écran, sans discussion logistique, sans liste de courses. Vingt minutes suffisent. Ce n’est pas un rendez-vous sexuel, c’est un sas.
La troisième, plus bête : on parlait du sujet au pire moment, c’est-à-dire juste après un échec. On en parle maintenant le dimanche matin, café à la main, quand rien n’est en jeu. La conversation est dix fois plus facile.
Le rayon « boosters de libido », en deux minutes
C’est le premier réflexe de beaucoup de monde, et il mérite deux garde-fous. Le premier est réglementaire : la liste européenne des allégations de santé autorisées sur les aliments, fixée par le règlement (UE) n° 432/2012, ne comporte aucune allégation portant sur la libido ou le désir sexuel. Une gélule qui vous promet du désir vous promet quelque chose qu’elle n’a pas le droit de promettre.
Le second est sanitaire. Le bulletin Vigil’Anses n° 16 de mars 2022 consacre un dossier aux compléments alimentaires adultérés : le sildénafil et le tadalafil, molécules de médicaments de l’érection, figurent parmi celles qu’on retrouve le plus souvent dans des produits vendus comme naturels, avec une composition affichée ne mentionnant que des plantes. Effets rapportés : maux de tête, rougeur du visage, troubles digestifs, troubles de la vision, vertiges, et des accidents plus graves. Nous avons détaillé ce point dans notre article sur la confiance en soi et la sexualité.
Quand ce n’est plus une question d’organisation
Il y a un moment où réaménager ses soirées ne suffit plus. Deux signaux, en ce qui nous concerne : quand la baisse de désir dure depuis plus de six mois et qu’elle génère de la détresse chez l’un des deux, et quand elle s’accompagne de douleurs, d’un changement récent de traitement ou d’un état dépressif. Là, ce n’est plus un sujet de couple, c’est un sujet de santé.
Un détail utile avant de prendre rendez-vous : en France, le titre de sexologue n’est pas protégé. N’importe qui peut l’afficher. Le repère raisonnable est de vérifier que la personne est d’abord un professionnel de santé ou un psychologue, avec une formation universitaire en sexologie de type diplôme interuniversitaire. C’est le cas par exemple de Magali Croset-Calisto, psychologue et sexologue clinicienne, membre titulaire de l’Association interdisciplinaire post-universitaire de sexologie, qui publie régulièrement sur ces questions. Cet article partage notre expérience et des sources publiques : il ne remplace ni un avis médical ni un accompagnement thérapeutique.
Ce qu’on nous demande le plus souvent
Est-ce normal de ne plus jamais avoir envie spontanément ?
Oui, c’est fréquent en relation longue, et ce n’est pas en soi un trouble. Le modèle circulaire décrit précisément cette situation : l’envie n’est pas absente, elle est réactive. Elle devient un sujet médical quand elle s’accompagne d’une détresse persistante ou de douleurs.
Faut-il accepter un rapport dont on n’a pas envie pour « relancer la machine » ?
Non, et la nuance est essentielle. Accepter de commencer un moment intime en étant disponible mais sans envie préalable, c’est le modèle réactif. Se forcer alors qu’on est fermé, fatigué ou contrarié, c’est autre chose : ça installe une association négative qui aggrave durablement le problème. Le droit d’arrêter à tout moment ne se négocie pas.
Et si l’un des deux a beaucoup plus envie que l’autre ?
C’est le cas le plus courant, et le plus mal vécu quand il n’est pas nommé. L’écart de désir n’est pas un défaut chez l’un ou l’autre : c’est un paramètre du couple, qui se discute comme les horaires ou l’argent. Ce qui l’envenime, c’est le silence, puis l’interprétation (« il ou elle ne me désire plus »), rarement fondée.
Le test des vingt minutes
Une plage sans écran, sans logistique, sans objectif. C’est le seul changement qui ait tenu chez nous plus de six mois.
Mis à jour le 15 août 2026.
Sources : Basson R., « The Female Sexual Response : A Different Model », Journal of Sex & Marital Therapy, 2000. Rahib D. et Moreau C., « Dysfonctions sexuelles chez les personnes sexuellement actives en France », Bulletin épidémiologique hebdomadaire n° 12-13, Santé publique France, 26 mai 2026, données de l’enquête CSF-2023 (9 118 personnes de 18 à 89 ans). Règlement (UE) n° 432/2012 établissant la liste des allégations de santé autorisées. Vigil’Anses n° 16, mars 2022, dossier sur les compléments alimentaires adultérés.
